Archives de Tag: théâtre

Commedia dell’arte : le médecin masqué

Il est l’heure de se remettre au travail et à l’écriture des nombreux sujets qui appellent un billet. Le Blogule a profité de ses vacances d’été pour se refaire une beauté… Voici un article très spécial pour illustrer sa nouvelle identité graphique et mieux comprendre sa référence aux représentations médicales à travers les siècles et les scènes.

<p>

La commedia dell’arte est le théâtre populaire italien tel qu’il était joué en Italie, à partir du XVIe siècle. Farces, burlesque, mimiques, pitreries et  bouffonneries, demandez le programme !

Les troupes de comédiens voyagent de ville en ville, au gré des accueils et des représentations données sur leurs tréteaux. Les discours sont cesse renouvelés suivant l’improvisation qu’inspire le lieu, les circonstances, le temps… et sont agrémentés d’abondants et irrésistibles jeux de scène. (Pour avoir un aperçu des pièces de la commedia et de leur énergie, rendez-vous un soir aux représentations données par le Théâtre de la Comédie Italienne à Paris). A chaque comédien selon son caractère correspond un personnage stéréotype. Car la commedia est aussi une sévère caricature humaine et sociétale.

La variété de personnages, ingénieux héros, fourbes vieillards ou jeunes premiers est appréhendée avec des stéréotypes, véritables images d’Epinal à l’italienne. Ainsi, le très connu Harlequin (valet bon vivant) et son opposé Scaramouche, les vieillards Pantalone (amoureux d’une jeune fille) ou le médecin, les soldats tel le brave Matamore, les amoureux à l’instar de Colombine. Ces rôles ne vous rappellent-ils rien ?

La version italienne du médecin a fortement inspiré sa représentation par Molière, qui a partagé avec les « Comédiens Italiens du Roi » une salle de théâtre parisienne. « Il Dottore Balanzone« , Docteur de la commedia, personnage prétendumment savant, symbolise le pouvoir intellectuel et l’esprit. Physiquement gêné par un embompoint certain, il porte un masque qui lui cache la moitié du visage seulement et ne manque pas de porter les traits rougeâtres d’une addiction à la boisson alcoolisée. Il représente l’université et ses collèges d’astronomie, de droit, ou de médecine. Mais son apparence savante n’est que feinte, et le ridicule le gagne dès qu’il veut parler de sciences et utilise à cette fin un latin « de cuisine », révélant son ignorance.

Quand le Docteur parle, on doute

Si c’est latin ou bas breton :

Et souvent celui qui l’écoute

L’interrompt à coups de bâtons.

Il existe dans la grande variété des masques et de la Commedia un second modèle, au bec allongé. C’est celui du Médecin de la peste « Il Medico della Peste ». Pour se prémunir contre l’épidémie ramenée d’Asie, gagnant Gênes puis Venise en juin 1348, des plantes aromatiques aux propriétés désinfectantes, notamment de la girofle et du romarin, étaient placées dans l’extrémité de ce masque ainsi qu’une éponge imprégnée de vinaigre spécialement préparé, à porter près de la bouche. Cette ingénieuse défense contre la contagion a été inventée par De Lorme, médecin de Louis XIII. Cela donnait un air fantomatique et inaccessible aux médecins qui portaient ce masque.

<>

Pour la commedia, et plus globalement dans la tradition des costumes de Venise, réutiliser ce masque inquiétant pour interpréter le médecin est une façon de se moquer de ce personnage pédant à la science feinte. Ce trait de caractère du médecin se retrouve de façon très accentuée dans les pièces de Molière. Ainsi s’établit un comique de distance, entre la peur inspirée par la silhouette et qui rappelle la période dangereuse de contagion bubonique et le jeu ridicule du personnage du médecin.

Le masque du médecin de la Peste

6 Commentaires

Classé dans Maux qui parlent et mots qui soignent

De Sganarelle à Argan : Le médecin représenté par Molière

La représentation du médecin sur les planches n’est pas nouvelle. Celle de Molière, le Grand, le Maître (comme l’appelle cette troupe passionante et passionnée), a touché, fait rire ou pleurer plus d’un spectateur à travers les siècles.

Loin de moi l’idée de vous faire une dissertation littéraire dans les règles, j’ai perdu la main. Mais voici quelques notes en vrac, à l’exemple de deux pièces du Maître… Pour vous laisser vous réfléchir aux évolutions de l’image d’Epinal du médecin, mais surtout pour rire et se régaler un peu de ces mots !

Représentation

Médecin et apothicaire

C’est un couple infernal, celui des scientifiques qui se partagent les clients et les douleurs. Il va sans dire que la comédie fait aussi peu de cas de l’un que de l’autre…

Le médecin malgré lui, I,5

SGANARELLE : Ils recommencent de le battre. Ah! Ah! Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J’aime mieux consentir à tout que de me faire assommer.

Le Malade imaginaire, III,14

ARGAN : Qu’il se fasse médecin, je consens au mariage. (A Cléante.) Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.

CLEANTE : Très volontiers, monsieur. S’il ne tient qu’à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même si vous voulez.

D’ailleurs, en rédigeant ce post je suis tombée sur la même initiative par l’ordre des pharmaciens, mais version « Apothicaire » : Le pharmacien de Molière … (avis aux amateurs, l’analyse est bien mieux faite que la mienne !)

Jargon médical et incompréhension

Le médecin de Molière use (de trop ?) un vocabulaire scientifique latin, ne se met pas à la portée de son patient, ou, dans ce cas scénique, de son public. Que ce soit du nom des remèdes, de théories trop galvaudées et évidemment signées de « grands noms », ou de l’usage déraisonné du latin, on sent dans les reproches de Molière un manque de confiance lié au fait qu’il lui est impossible de vérifier les dires et les actes du médecin.

Le médecin malgré lui, II,2

SGANARELLE : Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter! Lucinde. (ça vaudrait presque Alli ou d’autres molécules imprononçables ! à moins qu’il n’y ait allusion à une plante…)

Le médecin malgré lui, II,4
SGANARELLE  : se tenant avec étonnement.Vous n’entendez point le latin ! (…) en faisant diverses plaisantes postures. Cabricias arci thuram, catalamus, singularitar, nominativo baec Musa, « la Muse », bonus, bona, bonum, Deuz sanctus, estne oratio latinas? Etiam, « oui », Quare, « pourquoi »? Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus.

SGANARELLE  : Aristote, là-dessus, dit… de fort belles choses. (certes !)

Bon vivant

Aucun des personnages médecins du dramaturge n’est suivi dans sa vie en dehors du service santé rendu. Au contraire, le médecin est attiré par l’appât du gain et prescrit des remèdes bien peu drôles. Ici, c’est la représentation du médecin idéal de Molière qui m’intéresse : celui qu’il a dessiné, qui dans ses pièces interprète le rôle du médecin. Il aime la bonne chère, la chair (quelques scènes de drague dans Le médecin malgré lui avec le personnage de la nourrice) et aime à rire. Heureusement, le public de Molière (& nous) aussi ! Étonnamment, cette image est aujourd’hui une réalité bien ancrée…

Le Médecin malgré lui, II, 4
SGANARELLE : Lorsque le médecin fait rire le malade, c’est le meilleur signe du monde.

Le Malade imaginaire, III.10

TOINETTE, en médecin : Ignorantus, ignoranta, Ignorantum. Il faut boire votre vin pur, et, pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner.

Le médecin, un notable

Médecin, plus qu’une profession, une science ou une faculté, c’est un statut. Et cela se sait dans la fierté des médecins et la déférence qu’on leur prête, alors que lui, Molière, est traité de farceur, même malgré la considération royale. Oui, mais sur scène, lui aussi devient médecin. La version médicale de l’habit ne fait pas le moine

Le malade imaginaire, III, 14

BERALDE : Oui. L’on n’a qu’à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

TOINETTE : Tenez, monsieur, quand il n’y aurait que votre barbe, c’est déjà beaucoup; et la barbe fait plus de la moitié d’un médecin.

Mais une représentation ambiguë…

Molière en habits de SganarelleLe professionnel de santé chez Molière prête à rire, par opposition au bon sens souvent représenté par la servante (Toinette). Mais le comique qui en est dégagé cache un certain cynisme. Je me souviens d’une mise en scène du Malade imaginaire par la Comédie Française qui avait appuyé sur le côté pathétique de la représentation du Médecin. Les Diafoirus n’en étaient plus si drôles. Et cette vision n’est pas sans résonance avec la biographie de l’auteur : décès de sa mère à 10 ans, certainement saignée et re-saignée par ses médecins, perte de deux enfants, et bien sûr une incurable angine de poitrine dont le fameux malaise ne l’empêchera pas, ô dévotion à la scène !, de terminer sa pièce avant d’être transporté chez lui… Lui même vécut sa dernière tragédie en pleine représentation d’une comédie, sans que le public ne se doute de cette triste ubiquité. De fait, Molière pourrait être l’ancêtre du e-patient engagé, racontant sa maladie non pas sur un blog, mais dans ses pièces ! ;-)

Des points de comparaison ?

Evidemment, je ne cherche pas à comparer le médecin et sa science du 17e siècle à celui du 21e, mais j’observe uniquement leurs images. D’un langage obscur et que l’on trouve difficilement accessible au patient, assurément, le médecin l’est encore – ou du moins, on le critique toujours sur ce point. Je ne pense pas que l’on puisse déduire aujourd’hui de cette image celle de leurs relations avec les pharmaciens contemporains, bien trop encombrées par la législation ou les institutions.

Mais aujourd’hui, le médecin a aussi changé. Nous avons parlé de e-patient, parlons de e-médecin. Avec les évolutions numériques, le e-médecin tend (tendra ?) à devenir plus proche, ses propos scientifiques plus compréhensibles ou plus éclairés. Une vulgarisation du langage se développe et le statut de « notable » s’estompe progressivement…

Remarquez, dans les acteurs de la santé, les patients en prennent aussi pour leur grade avec Argan !

Image

Lire la suite

2 Commentaires

Classé dans Maux qui parlent et mots qui soignent