De Sganarelle à Argan : Le médecin représenté par Molière

La représentation du médecin sur les planches n’est pas nouvelle. Celle de Molière, le Grand, le Maître (comme l’appelle cette troupe passionante et passionnée), a touché, fait rire ou pleurer plus d’un spectateur à travers les siècles.

Loin de moi l’idée de vous faire une dissertation littéraire dans les règles, j’ai perdu la main. Mais voici quelques notes en vrac, à l’exemple de deux pièces du Maître… Pour vous laisser vous réfléchir aux évolutions de l’image d’Epinal du médecin, mais surtout pour rire et se régaler un peu de ces mots !

Représentation

Médecin et apothicaire

C’est un couple infernal, celui des scientifiques qui se partagent les clients et les douleurs. Il va sans dire que la comédie fait aussi peu de cas de l’un que de l’autre…

Le médecin malgré lui, I,5

SGANARELLE : Ils recommencent de le battre. Ah! Ah! Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J’aime mieux consentir à tout que de me faire assommer.

Le Malade imaginaire, III,14

ARGAN : Qu’il se fasse médecin, je consens au mariage. (A Cléante.) Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.

CLEANTE : Très volontiers, monsieur. S’il ne tient qu’à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même si vous voulez.

D’ailleurs, en rédigeant ce post je suis tombée sur la même initiative par l’ordre des pharmaciens, mais version « Apothicaire » : Le pharmacien de Molière … (avis aux amateurs, l’analyse est bien mieux faite que la mienne !)

Jargon médical et incompréhension

Le médecin de Molière use (de trop ?) un vocabulaire scientifique latin, ne se met pas à la portée de son patient, ou, dans ce cas scénique, de son public. Que ce soit du nom des remèdes, de théories trop galvaudées et évidemment signées de « grands noms », ou de l’usage déraisonné du latin, on sent dans les reproches de Molière un manque de confiance lié au fait qu’il lui est impossible de vérifier les dires et les actes du médecin.

Le médecin malgré lui, II,2

SGANARELLE : Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter! Lucinde. (ça vaudrait presque Alli ou d’autres molécules imprononçables ! à moins qu’il n’y ait allusion à une plante…)

Le médecin malgré lui, II,4
SGANARELLE  : se tenant avec étonnement.Vous n’entendez point le latin ! (…) en faisant diverses plaisantes postures. Cabricias arci thuram, catalamus, singularitar, nominativo baec Musa, « la Muse », bonus, bona, bonum, Deuz sanctus, estne oratio latinas? Etiam, « oui », Quare, « pourquoi »? Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus.

SGANARELLE  : Aristote, là-dessus, dit… de fort belles choses. (certes !)

Bon vivant

Aucun des personnages médecins du dramaturge n’est suivi dans sa vie en dehors du service santé rendu. Au contraire, le médecin est attiré par l’appât du gain et prescrit des remèdes bien peu drôles. Ici, c’est la représentation du médecin idéal de Molière qui m’intéresse : celui qu’il a dessiné, qui dans ses pièces interprète le rôle du médecin. Il aime la bonne chère, la chair (quelques scènes de drague dans Le médecin malgré lui avec le personnage de la nourrice) et aime à rire. Heureusement, le public de Molière (& nous) aussi ! Étonnamment, cette image est aujourd’hui une réalité bien ancrée…

Le Médecin malgré lui, II, 4
SGANARELLE : Lorsque le médecin fait rire le malade, c’est le meilleur signe du monde.

Le Malade imaginaire, III.10

TOINETTE, en médecin : Ignorantus, ignoranta, Ignorantum. Il faut boire votre vin pur, et, pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner.

Le médecin, un notable

Médecin, plus qu’une profession, une science ou une faculté, c’est un statut. Et cela se sait dans la fierté des médecins et la déférence qu’on leur prête, alors que lui, Molière, est traité de farceur, même malgré la considération royale. Oui, mais sur scène, lui aussi devient médecin. La version médicale de l’habit ne fait pas le moine

Le malade imaginaire, III, 14

BERALDE : Oui. L’on n’a qu’à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

TOINETTE : Tenez, monsieur, quand il n’y aurait que votre barbe, c’est déjà beaucoup; et la barbe fait plus de la moitié d’un médecin.

Mais une représentation ambiguë…

Molière en habits de SganarelleLe professionnel de santé chez Molière prête à rire, par opposition au bon sens souvent représenté par la servante (Toinette). Mais le comique qui en est dégagé cache un certain cynisme. Je me souviens d’une mise en scène du Malade imaginaire par la Comédie Française qui avait appuyé sur le côté pathétique de la représentation du Médecin. Les Diafoirus n’en étaient plus si drôles. Et cette vision n’est pas sans résonance avec la biographie de l’auteur : décès de sa mère à 10 ans, certainement saignée et re-saignée par ses médecins, perte de deux enfants, et bien sûr une incurable angine de poitrine dont le fameux malaise ne l’empêchera pas, ô dévotion à la scène !, de terminer sa pièce avant d’être transporté chez lui… Lui même vécut sa dernière tragédie en pleine représentation d’une comédie, sans que le public ne se doute de cette triste ubiquité. De fait, Molière pourrait être l’ancêtre du e-patient engagé, racontant sa maladie non pas sur un blog, mais dans ses pièces ! ;-)

Des points de comparaison ?

Evidemment, je ne cherche pas à comparer le médecin et sa science du 17e siècle à celui du 21e, mais j’observe uniquement leurs images. D’un langage obscur et que l’on trouve difficilement accessible au patient, assurément, le médecin l’est encore – ou du moins, on le critique toujours sur ce point. Je ne pense pas que l’on puisse déduire aujourd’hui de cette image celle de leurs relations avec les pharmaciens contemporains, bien trop encombrées par la législation ou les institutions.

Mais aujourd’hui, le médecin a aussi changé. Nous avons parlé de e-patient, parlons de e-médecin. Avec les évolutions numériques, le e-médecin tend (tendra ?) à devenir plus proche, ses propos scientifiques plus compréhensibles ou plus éclairés. Une vulgarisation du langage se développe et le statut de « notable » s’estompe progressivement…

Remarquez, dans les acteurs de la santé, les patients en prennent aussi pour leur grade avec Argan !

Image

Sources :

Textes de Molière en ligne :

– le Médecin malgré lui : http://webperso.mediom.qc.ca/~plabrie/Medecin_malgre_lui.html

– le Malade imaginaire : http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/classique/moliere/mi/mi.introduction.html

Biographie du Maître : http://www.comedie-francaise.fr/institution_molierebio.php et http://www.toutmoliere.net/chronologie/index.html

2 Commentaires

Classé dans Maux qui parlent et mots qui soignent

2 réponses à “De Sganarelle à Argan : Le médecin représenté par Molière

  1. Bravo, pour ce billet du globulerouge!
    Nous avons Molière ils ont Shakespeare!!
    A lire un article du JAMA, publié il y a 100 ans et réédité dernièrement ( April 28, 2010; 303: 1653) dans la rubrique:
    JAMA, 100 years ago
    « LIGHT ON SHAKESPEARE’S MEDICAL INFORMATION »

    Not poppy nor mandragora
    Nor all the drowsy syrups of the world
    Shall ever medicine thee to that sweet sleep
    Which thou ow’dst yesterday.
    Othello, Act III, Sc. 3, l. 330.

    • S’il y a en plus quelques vers, je ne peux que m’en délecter ! Bon, je sais quelle est ma lecture ce soir ! Merci pour cette pépite littéraire et médicale, Maryse.

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